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L’OBSESSION GARDIEN DE LA PSYCHOSE

mercredi 14 septembre 2011, par Sofiane Zribi

 Sofiane Zribi est Psychiatre – Psychothérapeute à Tunis (Tunisie)
Texte prononcé aux Journée de l’ATPEP - Hammamet - Samedi 5 Septembre 2011

Ce n’est pas un nouveau concept ni une nouvelle théorie. Les psychanalystes ont longtemps, et ce depuis Freud avec l’homme aux rats, soulignés que l’ossature extrêmement rigide de la névrose obsessionnelle n’est due, en fait, qu’à la nécessité de mettre en place des défenses solides capables de protéger contre les dangers d’un glissement psychotique. L’objet d’amour devenant tyrannique et la relation à lui sado masochiste, nous sommes loin de la tendresse et de l’affection que tout un chacun peut s’attendre d’une mère, si loin au point que pour s’amarrer à sa présence et ne pas se diluer dans cet espace-temps qui pourrait devenir sans repères, et rendre l’être sans cordonnées, on a besoin de vérifier sans cesse, laver, organiser, remettre de l’ordre et vérifier encore que tout est bon, tous est en place ; prononcer des phrases incantatoires et vérifier que la mémoire mémorise. Sans quoi, la peur mortifère est là. Elle guette le moindre oubli, la moindre imperfection.

La place qui doit être réservée aux troubles obsessionnels et compulsifs a longtemps fait débat en psychiatrie. Longtemps classé depuis Freud dans le groupe des névroses, nombre d’études modernes ont soulignés le caractère clinique hétérogène du trouble d’un côté et du sous bassement biologique, probablement génétique, de l’autre.

Grâce, notamment, à différents instruments de mesures spécifiques au TOC, comme la Y-BOCS (Yale Brown Obsessive compulsive Scale) de nombreuses études ont mis en évidence une structure factorielle dans le TOC (à ce jour une vingtaine d’études regroupant plus de 4500 patients) [1].

Deux structures factorielles ont émergé :

- Une structure à 4 facteurs qui met en évidence :

  • un facteur concernant les symptômes de contamination et de nettoyage
  • un facteur regroupant les obsessions agressives, sexuelles, religieuses
  • un facteur ayant trait aux compulsions de vérification ; obsessions de symétrie et compulsion de rangement
  • un facteur concernant les symptômes de thésaurisation.

- Une structure à 5 facteurs qui retrouve les mêmes dimensions, sauf que obsessions sexuelles et religieuses sont distinguées des obsessions agressives.

Une équipe japonaise dirigée par Matsunaga [2], souligne que la stabilité dimensionnelle du TOC est un bon reflet des mécanismes psychobiologiques "universels" qui le déterminent. Il compare une population de 305 TOC Japonais à des études similaires japonaises et retrouve, pratiquement, la même distribution factorielle, ce qui lui permet de souligner le caractère universel du trouble et son origine biologique, peu sensible aux variations culturelles.

Kate Fitzgerald de l’université du Michigan a publié, récemment, un article très documenté sur les altérations développementales de la connectivité fronto-striato-thalamique dans les troubles obsessionnels et compulsifs [3].

D’autres travaux sur la Stimulation cérébrale profonde des ganglions de la base, montrent qu’il est possible, en stimulant électriquement certaines parties du cerveau, à la manière de ce qui se fait pour la maladie de Parkinson, d’obtenir une disparition quasi miraculeuse des symptômes obsessionnels.

Ceci, sans compter le fait que nous retrouvons très fréquemment des troubles obsessionnels et compulsifs dans une série de troubles mentaux réputés eux aussi avoir une origine génétique évidente, tels que les troubles bipolaires et la schizophrénie.

Cet ensemble d’arguments semblent pousser les rédacteurs du DSM V à sortir le TOC du cadre des troubles anxieux et à lui réserver une catégorie à part : « Le trouble obsessionnel et compulsif et les troubles apparentées » ; on y retrouve :
F 00 Obsessive-Compulsive Disorder
F 01 Body Dysmorphic Disorder
F 02 Hoarding Disorder (thésaurisation)
F 03 Hair-Pulling Disorder (Trichotillomania)
F 04 Skin Picking Disorder
F 05-06 Substance-Induced Obsessive-Compulsive or Related Disorders
F 07 Obsessive-Compulsive or Related Disorder Associated with a Known General Medical Condition
F 08 Other Specified Obsessive-Compulsive or Related Disorders
F 09 Unspecified Obsessive-Compulsive or Related Disorders

Tout se passe comme si, ces troubles loin d’être anodins, partagent du moins, avec les troubles bipolaires et les schizophrénies, une place dans l’histoire évolutionniste de l’humanité, une place et une signification qu’ils convient maintenant d’étudier.

En effet, si les circuits et les gènes du comportement obsessionnel, ont traversé l’histoire et que nous les retrouvons chez l’humain malade d’aujourd’hui, conformément à la théorie évolutionniste, cela veut dire qu’ils avaient un rôle et une fonction bien déterminée chez l’homme primitif, au même titre que le furent ceux de la schizophrénie et des troubles bipolaires.

Les auteurs évolutionnistes font souvent des emprunts à la théorie modulaire de l’esprit telle que décrite par Jerry Fodor [4], qui conçoit le fonctionnement mental dans son ensemble comme l’interaction complexes de modules mentaux. La thèse défendue est simple. Le cerveau humain ne fonctionne pas comme un tout. Il est composé de petits programmes spécialisés, réalisés par des aires spécifiques : les aires visuelles, du langage, de la motricité, de la mémoire... Chacune de ses fonctions est, d’ailleurs, décomposable en sous-modules : la perception visuelle traite séparément la reconnaissance des formes, de la couleur, du mouvement ; pour le langage, la grammaire et la sémantique sont traitées indépendamment.

Chaque module est donc spécifique à une application précise ; son fonctionnement est autonome, rapide et inconscient ; il possède une localisation et une circuiterie neuronale propre. Le module peut être actif ou inactif.

Nous avons, ainsi, dans notre cerveau, selon cette théorie un nombre impressionnant de modules qui s’activent ou s’inhibent en fonction des circonstances et de l’environnement, de manière à adapter et à réguler, en permanence, notre comportement. Le fonctionnement des modules est largement inconscient. Ces modules sont génétiquement transmis. Ils ne sont pas tous actifs dans notre cerveau en même temps et, pour certains d’entre eux, ils ne représentent qu’un reliquat de notre évolution et ne s’activeront jamais dans des conditions de vie dites normales.

Le « module obsessionnel » s’activerait quand l’homme est en position de danger. C’est ainsi que le pilote de l’avion vérifie avant chaque décollage son appareil et procède, de manière contraignante et répétitive, à une check-list. Néanmoins, l’habituation, va faire en sorte qu’à fur et à mesure des décollages-atterrissages, il va avoir tendance à négliger cette procédure essentielle pour la sécurité. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’une règlementation précise existe pour l’y obliger. S’il souffre de TOC, nul besoin de réglementation. Les modules de l’habituation ne s’activeront pas chez lui et il répètera, religieusement, en observant tous les détails des procédures de sécurité.

Nous pouvons nous demander pourquoi de tels modules de vérification et de contrôle existent dans notre cerveau, ou, si vous n’êtes pas des adeptes de la théorie de Fodor, pourquoi ces comportements sont apparus chez l’humain primitif et contre quelles menaces protègent-ils ?

Les auteurs évolutionnistes tels que Randolph Ness [5] , réfléchissent en considérant que les comportements de l’homme primitifs sont apparus et ont évolué en réponse aux changements dans son milieu ancestral. Cet environnement serait celui de l’Ethiopie actuelle et une bonne partie de l’Est Africain. Il y a plusieurs millions d’années, ce milieu était couvert par une végétation dense et peuplé d’animaux féroces, tels que les tigres aux dents de sabres qui se délectaient de viandes humaines. Par ailleurs, les hommes primitifs, pas encore au stade sapiens, n’ont pas suffisamment développés leur intelligence pour développer des techniques de chasse à même de leur permettre d’attraper de gros gibiers, ni encore de maîtriser le feu. Ils vivaient de la cueillette et de la charogne. L’instinct du territoire serait aussi développé puisqu’il existe déjà chez les animaux inférieurs et chez d’autres primates. Les guerres entre hordes, pour la survie ou la possession des femmes, devaient aussi être très fréquentes, contrairement à ce que nous, hommes modernes, pouvions imaginer. La vie, en ces temps ancestraux, était d’autant plus pénible que la conscience naissante pouvait permettre à l’humain primitif de se représenter dans une causalité évidente les conséquences de ses actes, la mort de ses proches comme sa propre mort. La peur, l’angoisse, la terreur étaient les compagnons de ses jours et les hôtes de ses rêves et cauchemars la nuit. Rester groupé, ne pas se perdre, ne pas s’éloigner, s’abriter dans une caverne ou sur un arbre, étaient des nécessités impérieuses. Partir chasser, chercher la nourriture, s’éloigner de son territoire, conquérir d’autres territoires ou défendre le sien, implique un risque vital qu’il faut prendre chaque jour. En ces temps là, l’être ne fait qu’un avec son groupe. Être exclu, chassé du groupe et c’est la mort certaine qui attend. C’est dans cette dynamique primitive de dissolution de soi dans le groupe, que les processus, que nous appelons aujourd’hui psychotiques, sont apparus pour permettre à certains de survivre au dépend des autres. C’est celui qui a su détecter par un jeu de miroir entre soi et l’autre les velléités agressives chez son voisin et qui a pris les devants pour l’éliminer, qui va survivre. C’est celui qui voit où est le gibier et qui entend les ennemis comploter de loin, qui va survivre. C’est celui qui saura faire face à sa peur quotidienne en la conjurant, en créant des compagnons virtuels qui vont peupler sa solitude et forger son courage, qui survivra. Bref, en ces temps là, certains traits que nous appelons psychotiques étaient des défenses sélectionnées par l’évolution pour adapter l’humain naissant à son environnement.

Ces défenses psychologiques primaires, au fur et à mesure de la progression de l’évolution et donc de l’intelligence, vont vite s’avérer inopérantes et inefficaces. L’homo Faber, qui fabrique désormais armes et outils, a moins besoin de ces défenses simples, mais ses peurs et ses angoisses n’ont pas disparu pour autant. Pour tromper le gibier autant que les prédateurs, il doit se laver et encore se laver, ou se frotter le corps avec de la boue ou, mieux, des fleurs ; il doit compter sur ses armes et les vérifier maintes fois ; il doit emmagasiner la nourriture pour les jours difficiles et la cacher des convoitises ; il doit implorer, au fond de lui-même, pour que la chasse soit bonne et les prédateurs absents ; il doit contrôler ses envies sexuelles pour ne pas s’attirer le courroux d’un chef ou d’un plus fort. Il va passer son temps à vérifier, à laver, à revérifier encore, car, à la moindre erreur, c’est la mort qui l’attend. Ces comportements, que nous pouvons qualifier d’obsessionnels, étaient pourtant nécessaires et adaptatifs à cette période de notre histoire. Des schémas cognitifs sont apparus et des modules se sont constitués.

De la même manière que Freud a décrit le développement de la personnalité, un schéma similaire se dessine autour de l’évolution de la psyché humaine, 100 000 ANS auparavant. Tout en tenant compte des approches de la psychologie cognitive et de la neurobiologie, nous pouvons dire, avec des auteurs tels que Antony Stevens et John Pierce, que les premières expériences de conscience de soi de l’homme en devenir, bien qu’adaptatives, seront taxés de psychotiques si elle apparaissent chez l’homme moderne, ce fonctionnement mental créant en permanence des images de terreur, de morcellement, de dévoration, de perte de confiance en l’autre, de méfiance perpétuelle, de mouvements de fusion et de répulsion vis-à-vis du groupe ; cela a aussi été le berceau du premier langage, qui à force de néologismes, a su se greffer sur un proto-langage rudimentaire, pour donner naissance à une langue et, avec elle, l’explosion symbolique qui est à la base de l’apparition de la culture et des premières croyances religieuses.

L’hallucination était une expérience commune et recherchée, comme en témoigne le récit des anthropologues, comme Lévi Strauss, qui ont pu étudier des peuples primitifs. Elle pourrait avoir joué un rôle de représentation primitive, quand le système nerveux, encore immature, ne permettait pas encore de mettre en œuvre la mémoire sémantique. Elle aurait, alors, permis, à l’humain primitif, de se représenter son monde, où le virtuel et le réel se mélangent sans cesse.

La prise en compte soudaine de la réalité du monde et, surtout, l’apparition des facultés cognitives, prise de conscience des liens logiques et des suites causalistiques, va plonger l’homme primitif dans une nouvelle forme de terreur et d’angoisse. S’il vivait, avec fatalisme, ses premières terreurs primitives, il va progressivement apprendre qu’il peut influer sur le cours des choses en mettant son intelligence à contribution. La peur n’est plus d’être attaqué par un prédateur, mais d’être attaqué par un prédateur alors que l’on est sans armes pour se défendre, ou le mettre en fuite. La peur n’est plus de se faire dévorer par son propre groupe affamé, mais de perdre la confiance de son groupe de son clan, alors que des liens affectifs solides l’unissent à lui. La peur, ce n’est plus de désirer l’une des femelles de mâle dominant ou de se faire enlever sa femelle, mais de voir cette dernière mourir ou partir. La peur, ce n’est plus une fatalité, car le monde, à force de contrôle, d’exigence de soi et de perfection, devient, enfin, au moins pour une partie soumis à l’intelligence de cet homme primitif, bientôt homo sapiens.

Le comportement que nous qualifieront aujourd’hui d’obsessionnel serait, en ces temps immémoriaux, et, proportionnellement au degré d’évolution de l’encéphale, comme adaptatif. Il signe la sortie de l’homme primitif du bouillonnement psychotique de la première période et signe, à la fois, sa prise de conscience de la réalité du monde et des premières lois logiques qui sous tendent son ordre. Dans ce sens, l’Obsession vient soudain barrer la route à des processus psychotiques primaires et les modules obsessionnels, qui vont alors se mettre en place et devenir actifs, vont inhiber, plus ou moins partiellement, les modules psychotiques qui les ont précédés sur le plan phylogénétique.

Notes

[1Mataix-Cols D., Rosario-Campos M.C., Leckman J.F. A multidimensional model of obsessive-compulsive disorder. Am J Psychiatry 2005 ; 162 : 228–238.

[2Matsunaga H., Maebayashi K., Hayashida K. et coll.
Symptom structure in Japanese patients with obsessivecompulsive disorder. Am J Psychiatry 2008 ; 165(2) : 251-253.

[3J Am Acad Child Adolesc Psychiatry. 2011 Sep ;50(9):938-948.e3. Epub 2011 Jul 31.Developmental alterations of frontal-striatal-thalamic connectivity in obsessive-compulsive disorder. Fitzgerald KD, Welsh RC, Stern ER, Angstadt M, Hanna GL, Abelson JL, Taylor SF.

[4Fodor, Jerry A. (1983). Modularity of Mind : An Essay on Faculty Psychology. Cambridge, Mass. : MIT Press