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La Référence, le cadre et ses représentations (I)
mercredi 5 décembre 2007, par
La Référence, le cadre et ses représentations (I)
En quoi, de quelle manière, par quel montage du droit, le cadre , quelque cadre institutionnel de la clinique que ce soit, se trouve-t-il lié, lié pour en être distingué, au lieu mythologique du Pouvoir, à l’institution de la Souveraineté, à la Référence à majuscule, en jargon de psychanalyse, à l’institution du Phallus ordonnateur de la différence et de la division dans le Sexe ?
En quoi la mise en jeu de l’Interdit – j’entends là une mise en jeu subjectivement viable, structurante, tant pour les praticiens que pour les sujets traités – relève-t-elle du cadre, de la manière dont le cadre de nos pratiques se trouve ou non référé, c’est-à-dire noué à la fonction phallique, à l’axe totémique de la Référence politique instituée ?
Peut-on de là saisir pourquoi la question du cadre institutionnel de la clinique engage pour toute fonction, toute institution, la question nodale du lien de Référence, autrement dit ce qu’il en est pour tout praticien de son propre rapport, plus ou moins symbolisé, plus ou moins symbolisable, à cet Autre absolu, ce Tiers totémique dont procède la légitimité de tout exercice ? En quoi sous ce rapport qu’est le rapport à la Référence, la question du cadre, impliquant notre relation aux figures sociales, institutionnelles, mythologiques de la scène fondatrice – les figures croisées de la Mère et du Père – , est-elle une question clef quant aux enjeux d’élaboration, individuels et collectifs, des pratiques ?
Quoique nous puissions en prétendre je ne crois pas, en raison même de la façon dont nos milieux tendent à répéter une position politique et religieuse gouvernante insue sur les sujets, poussant dans tant de lieux les « professionnels » à remplir le lieu vide du Garant, que nous ayons beaucoup avancé ces deux dernières décennies sur le fait que la triangulation du cadre, d’où procède l’espace tiers de la clinique, relève de l’articulation du cadre, à travers l’écart et des limites légalement inscrits, au lieu vide du Pouvoir (le point zéro cher à Oury), à la Référence. Autrement dit il n’y a pas de mise en jeu subjectivement efficiente de l’Interdit (du Tabou), élaboration du rapport, individuel et collectif, à la loi, à la loi de la différenciation subjective, sans mise au travail institutionnel de l’articulation juridique, symbolique, du cadre et des places à la Référence, au Totem.
Avançons ceci : hors du langage et de sa loi, hors cette institution princeps qu’est le langage, c’est-à-dire au bout du compte hors du lien que chacun, comme chaque institution, entretient au langage, à cet Autre du langage qui verrouille l’édifice symbolique des fonctions, de la chaîne institutionnelle – Autre absolu institutionnel mis en scène, métaphorisé, sous les montages de la Référence politique instituée, de l’Etat et du Droit –, la problématique du cadre ne saurait être considérée comme il se doit : comme une question clef de la clinique, la question même de l’institution du sujet de la parole.
En quoi la question du cadre, et de ses représentations – je dis question car je ne vois pas que les choses aillent jamais de soi en cette affaire, et je dis, de ses représentations car c’est bien avant tout et toujours pour l’humain, pour la praxis humaine, de jeux de langage et d’images, sur différents plans, distincts mais liés les uns aux autres, qu’il s’agit lorsque nous parlons de « cadre », sinon à considérer l’institutionnel, le social, comme le simple lieu de parcage et d’élevage du bétail humain, sans rapport donc avec la nature de parlant, de parlêtre de l’humain –, en quoi cette question engage-t-elle toute politique institutionnelle, l’orientation des pratiques, la clinique elle-même ?
Poser la question du cadre des pratiques, du cadre de la clinique, c’est poser la question institutionnelle par excellence : au service de quoi est mise l’institution, par quel biais, j’entends là tout à la fois par quel Texte e t par quel jeu des interprètes, opère-t-elle cliniquement pour le sujet de la parole ?
Il y a une vision bureaucratique, disons techno-obsessionnelle, fétichiste, du cadre et de l’institution, qui naturellement porte à instrumentaliser les praticiens dans la méconnaissance de l’ efficace du symbolique, de l’efficience clinique du Texte et du jeu de l’interprète sur la scène. Mais il y a inversement une vision insulaire, a-institutionnelle, auto-référée de la clinique, des pratiques, qui pour méconnaître la fonction tierce des institutions , des statuts, conduit à d’autres types d’abus de pouvoir sur les praticiens et les sujets traités, qui conduit à cette manipulation sauvage du transfert de séduction et de « meurtre » dans laquelle les meilleures intentions peuvent tenir les praticiens…
Ces deux positions, inverses, s’entretiennent l’une l’autre, mais communient toujours au final dans le même anti-juridisme, le même amour du Père Idéal, dans le même déni de la fonction médiatrice, symbolique, des institutions et des fonctions, de toute fonction dans la scène. Dans l’une et l’autre position se repère un même enlacement fasciné à l’Idole, au Pouvoir, que celui que fait miroiter la si précieuse fable de La Fontaine, L’âne qui portait des reliques (Fables, Livre V, 14) :
Un baudet, chargé de reliques,
S’imagina qu’on l’adorait.
Dans ce penser il se carrait,
Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
« Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
Une vanité si folle.
Ce n’est pas vous, c’est l’idole
A qui cet honneur se rend,
Et que la gloire en est due. »
D’un magistrat ignorant
C’est la robe qu’on salue.
La question du cadre, de savoir comment on considère le cadre, et jouant sur la polysémie du mot je dirai, la question de savoir si le cadre lui-même se prend pour le cadre, est la question même de notre rapport au pouvoir imaginaire, à la toute-puissance, la question de savoir ce qu’il en est de la domestication/limitation de notre désir insu de puissance et d’emprise sur autrui – question qui se noue, et se dénoue, s’élabore, dans ce rapport à la fonction et à la Référence dont nous parle si bien cette fable de La Fontaine.
En quoi la question du cadre, soit donc la question institutionnelle, enfin repérée dans sa facture de langage et d’images comme la question des fondements de représentation du sujet de la parole (cf. tout l’apport de Pierre Legendre), est-elle si essentielle pour la clinique, bien plus essentielle que je ne sais quel conflit idéologique, théorique, quelle guerre de religion, quel conflit des références ou duel des soi-disant « référents » ?
[Derrière l’emploi de ce mot « référent » dans nos milieux j’ai toujours perçu une conception très familialiste du « pouvoir parental »…, la recherche éperdue du Garant…, et l’absence de pensée sur les limites institutionnelles et la problématique de la Loi… Il est vrai que ce qui « vocationne » à la « parentalité », ou à la militance éducative/thérapeutique, c’est quand même bien de boucher les trous… Et il est tout aussi vrai que dès qu’on avance du côté de la sexuation et de l’impossible rapport, ou qu’on commence à pointer que le père symbolique n’existe pas, …c’est, comme disait encore Lacan, à y perdre les pédales… Autrement dit si, comme il se doit, le référent tombe à l’eau, et avec lui toute l’arrière-garde de la Grande Equipe, alors la question de la différence, de la division dans le Sexe, du rapport au Phallus, devient pour le coup sur la scène institutionnelle, imparable, incontournable… De cette mise en jeu de la division naissent pourtant la pensée et la créativité, une littérature institutionnelle qui échappe enfin, au moins un peu, au Roman familial… ]
Se soucier du cadre c’est d’abord, du point de la clinique, se soucier de l’institution du sujet.
Qui se soucie de l’institution du sujet de la parole ?
Mais aujourd’hui, faussant notre abord du « cadre », pèsent toujours les grands ismes des dernières décennies : le psychanalysme (dernier sursaut du psychologisme) et le sociologisme.
L’un et l’autre ont en commun de considérer en fait le cadre, l’institution, comme un seul réel, étranger à la problématique subjective. C’est avec cela, sur la base de l’expérience sensible accumulée par ses meilleurs représentants que le courant institutionnaliste a travaillé à rompre, tout en restant peu ou prou enferré dans l’impasse de l’anti-juridisme… J’y reviendrai.
Si nous ne nous dégageons pas de cet abord si objectiviste et rationaliste de l’institutionnalité, inhérent à tant de discours spécialistes, techno-médico-psycho-éducatifs, nous ne pouvons percevoir un peu ce qu’il en est, au regard de l’autre scène des identifications inconscientes de l’homme, de la facture symbolique du cadre, et donc du lien du cadre, de l’institutionnel, avec la problématique subjective œdipienne… Nous ne pouvons dès lors saisir la vocation anthropologique, princeps, médiatrice et de limite, du droit, du principe de légalité, l’importance donc, pour tous les praticiens de la problématique des places, et de la prise proprement clinicienne de l’office des juges dans cette problématique de limitation et distinction des places, des places de discours. Nous ne pouvons alors marcher sur les deux jambes : nouer l’élaboration des pratiques à la prise en compte de cette dimension juridique, dogmatique, des places, et partant à l’élaboration/distinction de ce qu’il en est, au regard du principe de légalité, de sa place comme place référée.
Je ne vois pas que soit véritablement encore saisi la constitution sociale de la parole, le lien des statuts de discours et de compétences avec la problématique subjective de la différenciation de soi et de l’autre. L’idée de la facture symbolique du « statut », du statut parental des diverses fonctions se perd alors dans les marécages du positivisme éducatif/thérapeutique, dans les confusions d’une bienfaisance dite « d’écoute » ou de « soin »… Tout cela pousse à la « maternalisation » des pratiques, à prendre la société pour une nursery disait Freud), et à la perte de l’exigence éducative, de l’exigence du travail de pensée. Ce qui fait on ne peut plus sûrement le lit de cette techno-gestion qu’on prétend combattre !
Il s’agit là d’effectuer un pas, qui en théorie n’est pas si compliqué que cela –la difficulté est bien d’abord à mon sens de l’ordre d’une résistance par rapport à un verrou narcissique –, pour comprendre en quoi ce théâtre qu’est le cadre, l’institution, a si profondément à voir avec l’institution du sujet de la parole.
Mon long cheminement sur cette question me pousse aujourd’hui à dire, en particulier à tous ceux qui dans notre sphère veulent sincèrement œuvrer pour le bien public, pour une politique authentifiant les droits subjectifs, sensibles, poétiques, du sujet de la parole, contre le cours actuel techno-scientiste de la toute-puissance gestionnaire, que ce n’est pas en allant au duel, discours contre discours, référence contre référence, que nous saperons le nihilisme et que nous mettrons au pli les technocraties patriotes !
L’effort le plus urgent à accomplir demeure un effort de pensée, dans la pensée. Et je dis là que c’est en particulier aujourd’hui en trouvant et retrouvant, d’abord pour nous-mêmes, l’esprit et la sagesse du droit, en termes savants, la fonction anthropologique du droit, et au-delà la fonction symbolique de l’institutionnalité, du cadre, que chacun à sa place, de sa place, peut contribuer au mieux, en interprète, affrontant ce qui doit être affronté des pouvoirs « parentaux » abusifs, je dis bien « abusifs », au retournement de la carte.
Cela suppose bien sûr pour chacun des procédures, instituées, à travers lesquelles l’insu de son désir se trouve, dans ses motions rivales, de « séduction » et de « meurtre », quelque peu lié, contenu, référé... Cela suppose également que chacun, dans l’exercice de son office, de son rôle, puisse tâter un peu de la solitude, de la solitude politique, sans pour autant verser dans le nihilisme. Tout cela est difficile, certes très difficile, mais ce n’est là que le sort commun de l’interprète, éternel perdant a dit un jour l’écrivain Kadaré à propos d’Eschyle… L’interprète n’est l’homme ou la femme d’aucune bande, d’aucun parti ; ce qui ne veut pas dire, tout au contraire, qu’il n’ait le sens de l’institutionnel, du collectif. Mais la politique de l’interprète ne saurait être la politique du Parti, de la Cause. Il convient d’ouvrir les yeux : même des psychanalystes, luttant contre le désespoir politique, peuvent aller en bande et brandir les étendards, meilleure manière disait Stephan Zweig pour mettre la pensée dans la trompette ! Ils manifestent ainsi un vrai refus de lire, de lire le transfert politique, ce que j’interprète aussi comme refus d’un après Lacan, comme le refus insistant de la dissolution, de la dissolution du transfert politique, de leur propre transfert politique, comme refus de la dissolution des charmes ecclésiastiques, militants… Je les vois redonner nouvelle forme au spectacle auquel le sage Freud disait pourtant déjà que les psychanalystes ne devaient se livrer. Les uns s’y livrent de manière très sérieuse, très universitaire, recherchant la rigueur imparable, mais toujours refermant les questions qui fâchent, les autres de manière un peu plus « hystérique », lâchant les belles et les feux, mais enfouissant tout aussi bien les questions qui divisent…
Sous couvert de « sauver la clinique », du combat contre le comportementalisme, propagande savante à l’appui, ils mènent, avec quelques brillants compagnons de route, leur OPA politique dans le champ social, institutionnel. A travers cette OPA – OPA sur le transfert institutionnel des sujets – ils visent, ni plus ni moins que ceux qu’ils prétendent combattre, qu’ils le sachent ou non, à rafler la mise du bon pouvoir imaginaire, la mise du Père Idéal, aujourd’hui « fraternel ». Je le vérifie au plus près : cela conduit et ne peut conduire au final qu’à la communion des filles, des filles de l’un et l’autre sexe, dans l’amour de ce Père Idéal. C’est ainsi que ceux là redonnent forme, sous les signifiants de la psychanalyse ce qui est un comble, à l’avenir de l’illusion… J’en arrive parfois à me demander si cette OPA ils ne la mènent pas, ce qui serait un autre comble pour des psychanalystes, en toute innocence…
J’avais noté, il y de cela plus de deux décennies, la manière dont déjà Spinoza, dans son Tractatus théologico-politicus (1665) signalait le redoublement de l’effet servitude impliqué dans ces façons dont d’aucuns, au titre de leur propre discours (de leur « religion » disait-il), d’une prétendue volonté « libératrice », venaient s’emparer, contre la Référence instituée, du principe de souveraineté : « … nombreux en effet sont les impudents qui s’efforcent d’arracher à la Souveraine Puissance l’essentiel de son droit et de détourner d’elle, sous couvert de religion, le cœur de la masse,… / Ne voit-on pas que leur manœuvre nous ramènerait à la servitude ? » (folio/essais Gallimard, 1994, p.23)
Le lieu logique de la Souveraineté disparaîtrait-il comme par miracle des sphères de la clinique ?
J’arrête là, sur cette question, pour cette première partie.
Daniel Pendanx
Bordeaux, du 1er au 3 décembre 2007